J'habite en France et je travaille en Suisse. Je suis donc un frontalier. Booouuuuuuuuu. Un mot que certains suisses détestent bien, et parfois à juste titre. Je vais essayer de décrire cette vie aussi bien que possible, "le plus mieux" comme disent les enfants, énumérer les avantages et les inconvenants qui vont avec. Parce que, il y a quelques inconvenants mais s'ils étaient plus nombreux que les avantages, j'aurais fait autrement. Il ne faut pas être hypocrite. Cet article sera donc my 2 cts concernant la vie du frontalier.
Contexte
J'habite en France mais je travaille en Suisse. Malgré le coût de la vie relativement élevé en région frontalière, je suis tout de même dans une situation confortable, tout comme les 410 000 personnes possédant un permis G (permis de travail en Suisse), selon l'Office fédéral de la statistique. Pour un petit pays comme la Suisse, le nombre de frontaliers est tout simplement énorme.
Le coût de la vie en Suisse étant ce qu'il est, il y a également de nombreux habitants suisses qui décident de quitter le pays pour s'installer en France, à la frontière donc. Ils peuvent se permettre une belle maison, appartement ou tout simplement un loyer moins cher en France, tout en bénéficiant des avantages suisses:
- garder leur travail
- envoyer leurs enfants à l'école en suisse (ceci va changer)
- garder leur assurance maladie suisse et ne pas subir le désert médical auquel fait face la France
Un suisse vivant à l'étranger n'a pas besoin du permis G pour travailler en Suisse, par conséquent, il ne rentre pas dans la statistique cité plus haut.
Le frontalier
Le frontalier est donc une personne qui passe chaque matin la frontière. Le contraire vous aurait étonné hein ? Aux yeux du fisc français et suisse, c'est un statut particulier qui est encadré par des conventions entre les deux pays. Si vous occupez un poste à 100% en Suisse, le fisc français ne vous autorise pas plus de deux jours de télétravail. C'est une question d'imposition.
Alors, comment devient-on frontalier ?
Pour trouver un travail, il n'y a "rien" de bien compliqué si vous habitez dans la région et que vous avez la nationalité française. Si vous habitez en France mais n'êtes pas français, vous devez avoir un passeport d'un pays de l'UE. Il est très compliqué de trouver un travail si vous venez d'un pays qui n'est pas membre de l'UE. C'est possible, mais l'entreprise suisse qui vous embauche doit prouver qu'elle n'a pas pu trouver votre équivalent dans le pays. Vous devez donc être une pointure dans votre domaine que le pays n'a pas.
Les scientifiques qui travaillent au CERN par exemple ont un statut à part. Parce que les hommes et femmes qui savent provoquer des bagarres entre particules élémentaires, on en trouve, mais pas tant. Alors il faut assouplir les règles pour ces gens.
Pour les autres, vous allez sur le site d'annonces du type jobup.ch, vous postulez aux annonces et c'est tout. Si vous êtes pas loin de la frontière, vous aurez une chance. L'entreprise qui vous recrute s'occupe de demander le permis de travail. En apparence c'est donc simple, mais seulement en apparence car la cooccurrence est relativement rude.
Comme c'est compliqué, des petits malins vendent même des services clé en main :
- vous aider a trouver un logement en zone frontalière
- vous vendre des formations "pour frontalier"
- vous faire des CV "format suisse"
- vous aider a choisir entre LAMAL(assurance maladie suisse) ou l'assurance française
Certaines de ces prestations ne sont pas tellement dénuées de sens. Si vous habitez dans une région en France où il n'y a pas de travail, venir en Haute-Savoie par exemple peut être une bonne opportunité pour vous. Si vous ne connaissez rien aux rouages frontalier, être aidé pour choisir votre système de santé peut être une bonne chose par exemple. Si vous faites le mauvais choix, vous ne pouvez pas revenir en arrière.
Comme la région est prospère, il y a des nombreuses personnes qui viennent de l'autre bout de la France. Un gars du boulot est venu de Bretagne, à laissé sa famille la-bas pour quelques mois puis, une fois stabilisé, il a pu les faire venir. Sa femme, infirmière, n'a eu aucun mal à trouver du travail.
Quelle branche recrute
Là, il y a pas vraiment de règle mais il y a toute de même une tendance comme dans chaque pays développé. En France par exemple, beaucoup de métiers que les français ne veulent pas faire sont occupés par des immigrés et ce n'est pas tellement un mythe. Si on prend le ménage, les usines ou les chantiers, il y a beaucoup de salariés issus de l'immigration. Je suis immigré en France et mon père travaille à l'usine. Ma mère qui a pendant des années a fait du ménage travaille également à l'usine maintenant. Quand je vais la chercher parfois au travail, je vois plus de personnes issues de l'immigration que de français français.
En Suisse, c'est à peu près la même chose. Beaucoup de métier que les suisses ne veulent pas faire sont volontiers fait par des frontaliers contre un salaire 2x plus élevé qu'en France. Faire un peu de route pour avoir 2x plus n'est pas une mince affaire. A souligner aussi que certaines entreprises suisses paient tellement peu que ça en devient inacceptable. Donc, là encore, le frontalier va accepter. Ce qui est bien évidemment injuste car ça tire les salaires vers le bas et met en difficulté les gens sur place.
Je ne sais pas pour les autres cantons mais à Genève, une bonne partie du corps infirmier de l’Hôpital Universitaire de Genève est composé de frontaliers. Les HUG ont même un certains temps fait du démarchage direct auprès des infirmières en France pour les débaucher. Comme les hôpitaux français dans la zone se vidaient, il y a désormais des accords : les HUG n'ont pas le droit de faire du démarchage direct.
Pour les autres branches les annonces sont nombreuses aussi. Du comptable, au manager, en passant par l'admin sys. Si vous parlez l'allemand, c'est un immense plus car c'est l'une des quatre langues officielles du pays.
Il y a tout de même des branches qui sont réservés plutôt au résidents.
Si vous avez un bon poste dans le milieu bancaire, la banque exige souvent que vous soyez résident Suisse. Question de confidentialité.
De manière générale donc, toutes les branches recrutent. Là où je travaille, il y a pas mal de "gros posts" qui sont occupés par les français.
Le bon et le mauvais frontalier
On commence par le mauvais
Le problème du français, c'est qu'il aime bien un proverbe : A Rome, fais comme les Romains. Seulement, il aime bien que ce proverbe soit appliqué chez lui mais n'aime pas tant l'appliquer quand il est ailleurs, chez les autres Romains...
Prenons un exemple tout bête. En Suisse romande (francophone), on parle un peu comme en Belgique. On dit pas soixante-dix mais on utilise le septante, huitante et nonante. Bon à Genève c'est un peu particulier car ils ont gardé le quatre-vingts pour une raison que j'ignore. Un bon nombre de français ne font aucun effort sur ces mots et utilisent les mots français sans gène. Pour moi, faire cet petit effort ne coûte absolument rien et montre qu'on respecte un peu son interlocuteur et le pays dans lequel on est.
Le français est différent et bien trop fier de lui. On peut pas dire que le suisse a tord en disant cela. Le français a une espèce de fierté à l'étranger que d'autres pays n'ont pas forcément. Ce côté là n'est donc pas tellement apprécié.
Le suisse moyen déteste le français qui vient profiter du salaire suisse et se barre une fois la journée terminé. Il fait ses courses en France et ne consomme pas tellement en Suisse. Il profite du salaire tout en payant bien moins cher de l'autre côté de la frontière. Est-ce vrai ? Assurément ! L'inverse peut être vrai aussi ? Tout a fait. Allez voir le nombre de plaques suisses sur le parking de Carrefour un samedi. Chacun cherche donc ce qu'il y a de meilleur pour lui.
On considère aussi que le français vient piquer le boulot du suisse. Là encore, c'est un argument qui peut être recevable. Si vous êtes 10 dans votre village à travailler et qu'un roumain vient s'y installer et travailler, il prend le poste d'un des 10. Il sera probablement mal vu. Le problème, c'est qu'en Suisse il y a 266 000 chômeurs. On a pu voir plus haut qu'il y a 410 000 frontaliers. Donc même si on vire l'ensemble des frontaliers, il va rester un paquet de postes à pouvoir. La Suisse fera donc venir des gens de l'étranger, qui vont venir "piquer" le travail de suisses et l'histoire se répète.
Le problème donc ce n'est pas de venir "piquer" le travail, car le roumain vient pour s'installer à et travailler. Quant au frontalier, il vient juste pour travailler. Et c'est ça le problème. On peut aussi souligner le fait que, même si vous avez envie de vous installer à Genève par exemple, allez donc trouver un logement. Il y a un telle pénurie que ça en devient impossible.
On peut donc dire que Genève profite également de cette situation car peut avoir une main d’œuvre étrangère, chaque jour, sans devoir modifier ses infrastructures, sans construire d'écoles, de crèches, d’hôpitaux. Quel rapport allez-vous me dire ? Eh bien, tout cela pèse sur le pays voisin, ici la France. Les départements français profitent bien évidemment des salaires suisses mais doivent répondre aux besoins de la population croissante.
Précisions que pour compenser tout ça, il y a un accord de longue date.
Le frontalier paie ses impôts à la source (directement à Genève donc).
Comme il ne réside pas dans le pays, le canton de Genève verse une compensation de 3.5% de l'ensemble des salaires brut aux départements frontaliers. Est-ce assez ? Je n'ai pas la connaissance pour y répondre.
Si la Suisse n'était pas consciente de ça, il n'y aurait pas de ligne directe de train (Léman Express) qui partent d'Evian ou de Saint-Gervais pour aller à Genève, ou bien une ligne de tram qui fait Genève-Annemasse. Et bientôt une autre qui va relier de département de l'Ain à Genève.
Le bon frontalier
Du coup, vous allez me demander ce que je pourrais bien dire dans cette partie après avoir raconté tout le reste plus haut ? Vous avez bien raison de me le demander ma p'tite dame !
Pour un suisse moyen, le bon frontalier n'existe pas. Soit c'est une bonne personne et il vient s'installer en Suisse, soit c'est un mauvais frontalier. Là on parle du suisse moyen on est d'accord.
S'il s'installe en Suisse, il peut demander la naturalisation au bout de 10 ans et se la voir refuser car il tond sa pelouse le dimanche.
Blague à part, il y a quand même de nombreux gros postes qui sont occupés par les frontaliers comme je l'ai dit. La Suisse ne donne pas des permis de travail par amour mais parce qu'il y a un besoin réel de gens compétent. Pas parce que les suisses ne sont pas, mais parce qu'il en manque tout simplement.
La chimère
Chacun veut améliorer sa situation ou avoir une meilleure vie. On ne peut pas reprocher à quelqu'un de le vouloir en tout cas. Vous analysez juste votre situation et si vous voyez qu'en fournissant un tout petit effort, votre vie pour considérablement s'améliorer en quelque semaines/mois, vous n'allez pas réfléchir bien longtemps.
Le problème, comme dans bien d'autres domaines, c'est que certaines personnes vont chercher a exploiter ce sentiment. On voit donc de plus en plus de poste<fs sur Instagram ou TikTok sur, Comment devenir frontalier. Certaines personnes quittent tout pour venir s'installer en zone frontalière dans l'espoir de trouver un travail. On leur vend tellement ce rêve qu'ils quittent tout pour venir ici, sans même avoir un emploi. Vous êtes peut-être bon dans ce que vous faites mais il y en a peut-être 1 000 comme vous qui cherchent aussi un travail.
Comme le montre ce très bon reportage de la chaîne suisse RTS, certains se retrouvent à la rue, à dormir dans leurs voitures et vont se nourrir aux établissements populaires, normalement destinés aux personnes sans abris. Ces personnes ne sont évidemment pas légion, mais ils sont tout de même nombreuses.
On ne peut évidemment pas juger ces personnes car, pour partir avec son baluchon à des centaines de kilomètres de chez soi, il faut quand même être dans une situation délicate.
Le système de santé, un gros sujet
France
En France, nous avions un système de santé qui pendant des années a bien roulé et que des pays du monde entier pouvait envier. Une cotisation est prélevé sur le salaire et finance la caisse de l'assurance maladie. Des cols blancs ont depuis décidé qu'il allait en être autrement et ce système de santé a bien été massacré depuis.
Suisse
En Suisse, ce système n'existe pas. Avec votre salaire, vous cotisez pour votre AVS (retraite), accident et autre mais pas directement pour votre assurance santé comme en France. En lieu et place, chaque suisse doit avoir une assurance de base qu'il paie lui-même auprès d'une assurance privé de son choix (Helsana, Assura, Groupe Mutuel...). Il peut également prendre une complémentaire s'il le souhaite. Le tout lui coûte un bras. En fonction de l'age, l'assurance de base coûte en moyenne 400-500 CHF par mois, sans tenir compte de la franchise. Il n'est donc pas rare de voir que le poste "santé" occupe 8-10% du salaire d'un suisse.
Un frontalier, lorsqu'il commence a exercer en Suisse peut choisir, soit de garder son assurance française et se soigner en France, soit de prendre l'assurance en Suisse et se soigner en Suisse.
S'il décide de garder son assurance française, il n'a aucune fiche de paie en France et donc, aucun prélèvement ne peut être fait sur son salaire. Il doit alors déclarer son revenu auprès de l'URSSAF et payer chaque mois un montant en fonction de son salaire Suisse. Le taux actuel est de 8 du salaire brut.
S'il décide de se soigner en Suisse, il peut s'assurer auprès d'une assurance privé (comme un suisse) et payer sa prime. Sauf que, sa prime est bien moins chère que celle d'un suisse ! Vous pouvez avoir une prime à 200-250 CHF/mois et vous soigner en Suisse et bénéficier donc des mêmes prestations qu'un suisse pour bien moins cher. Avec cette assurance et en fonction du contrat, on peut donc se soigner en France comme en Suisse.
Et c'est exactement ça que les suisses reprochent aux français assez souvent ! A juste titre ? Là, on peut comprendre d'un côté. Vous avez un salaire suisse, vous payez deux fois moins cher et vous pouvez vous soigner comme les autres.
En revanche si vous gardé votre assurance maladie française et que vous vous acquittez des 8% à l'URSSAF, l'argument est irrecevable car vous payez à peu près la même chose, voir plus, pour vous soigner en France dans de moins bonnes conditions bien souvent.
Conclusion
Que dire. Une bonne partie des suisses ne va pas vous détester. Mais ne va pas vous aimer non plus. Cependant, quiconque est un peu lucide voit qu'il y a un besoin réel de main d’œuvre dans le pays. Et a moins de construire en masse et développer les infrastructures pour accueillir ces gens, la Suisse ne peut pas faire autrement que de recourir aux frontaliers.
Si vous avez la possibilité de venir vous installer en région frontalière, faites le. Si vous en avez marre de faire la route et que vous avez un salaire acceptable, pourquoi ne pas aller vivre en Suisse directement ?
La plupart des gens en Suisse sont formidables et très respectueux. Si vous avez un nom de famille qui vient de l'est, ils vont toujours faire un effort pour bien le prononcer et ne vont pas vous dire en français on prononce comme ça !, comme j'ai pu l'entendre des dizaine de fois en France.
Si vous pensez que vous avez un profil qui est potentiellement recherché, pourquoi ne pas essayer ? De toute manière, comme je l'ai dit, une entreprise ne donne pas un travail par amour mais par besoin. Le jour où elle n'aura plus besoin de vous, elle va vous demander de mettre toutes vos petites affaires dans un petit carton et de partir. Ça peut vous arriver le matin lorsque vous arrivez car, le code du travail suisse étant plus souple que celui en France.
C'est un peu ce qui est train de m'arriver car j'ai à peu près une date de départ de mon entreprise, à la suite d'un rachat comme il en arrive partout. Personne ne le dit mais faut pas être crédule. Mais ça, c'est dans un prochain article !
Sur ce, bonne canicule de l'été 2026, prenez soin de vous, et à bientôt !